Nom de la série : Etranges créatures
Scénario : Bianca Bagnarelli
Dessin : Bianca Bagnarelli
Maison d'édition : GALLIMARD
Il y a des bandes dessinées qui racontent une histoire. Et puis il y a celles qui en racontent plusieurs, sans jamais vraiment chercher à les relier autrement que par une sensation diffuse. Étranges créatures appartient clairement à cette seconde catégorie.
Avec ce recueil de treize récits courts, Bianca Bagnarelli propose une plongée dans des existences minuscules, presque anodines en apparence. Des instants suspendus, des moments de bascule, où quelque chose déraille sans forcément faire de bruit. Des relations qui se fissurent, des souvenirs qui remontent, des gestes maladroits qui laissent des traces. Rien de spectaculaire, mais une accumulation de petites secousses intimes.
Ce qui frappe d’abord, c’est cette manière de capter l’étrangeté du quotidien. Ici, pas de fantastique au sens classique. L’étrange naît ailleurs : dans un malentendu, dans une gêne persistante, dans une situation légèrement décalée qui devient soudain inconfortable. Une prothèse volée, un accident absurde, une conversation qui tourne court… autant de détails qui, mis bout à bout, composent un tableau profondément humain.
Le terme de “créatures” n’est d’ailleurs pas anodin. Il ne désigne pas des monstres, mais bien nous-mêmes. Des individus qui se croisent, se manquent, s’abîment parfois sans le vouloir. Des personnages souvent solitaires, enfermés dans leurs propres perceptions, incapables de réellement saisir l’autre. Et c’est peut-être là que réside la vraie force de l’album : dans cette capacité à rendre visible ce qui, d’ordinaire, reste enfoui.
Graphiquement, le trait de Bagnarelli accompagne parfaitement cette intention. Épuré, presque fragile, il laisse de la place aux silences, aux regards, aux non-dits. Il n’y a pas de démonstration, pas d’effet appuyé. Juste une mise à distance qui renforce, paradoxalement, l’impact émotionnel.
On pourrait reprocher à l’ensemble une certaine froideur, voire une forme de répétition dans les thématiques abordées. Mais ce serait passer à côté de l’essentiel. Étranges créatures ne cherche pas à varier les registres : il creuse. Il insiste. Il observe, encore et encore, ces moments où l’humain vacille.
Et au fil des pages, une impression s’installe. Celle d’un malaise diffus, mais jamais gratuit. Comme si chaque histoire venait ajouter une pièce à un puzzle incomplet. Comme si ces fragments de vie, mis bout à bout, dessinaient une vérité plus large : celle de notre incapacité chronique à vraiment nous comprendre.
Un album discret, presque silencieux, mais qui laisse une empreinte durable.
Nom d'utilisateur : LABANDEDU9
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