Nom de la série : L'addiction s'il vous plait - Les confessions d'un alcoolique qui se soigne
Scénario : Terreur Graphique
Dessin : Terreur Graphique
Couleur : Terreur Graphique
Maison d'édition : casterman
Publié chez Casterman, "L’Addiction, s’il vous plaît" est une bande dessinée de Terreur Graphique qui s’inscrit dans une veine profondément intime et générationnelle. L’auteur y explore l’addiction non comme une dérive soudaine, mais comme le prolongement de blessures anciennes, souvent nées dans l’enfance et l’adolescence, à ces moments où l’on apprend à tenir debout en faisant taire ce qui dérange.
Le récit suit M. Terreur, un personnage à tête de chien évoluant dans un monde d’humains, figure marginale et immédiatement identifiable comme outsider. Comme les autres addicts croisés au fil du récit, il porte physiquement cette différence, presque comme une marque visible de son décalage avec le monde. Rien ici n’est lisse ou fonctionnel : M. Terreur est traversé par des failles anciennes, enracinées dans une enfance marquée par un père alcoolique et une instabilité affective durable.
Son adolescence et sa jeunesse se construisent dans un mélange de références culturelles populaires : émissions du Club Dorothée, mangas, musique rock, textes de Bashung, Renaud, Bowie... Et de dérives plus sombres : bars, nuits à rallonge, errance et ennui. Cette culture devient à la fois un refuge et un socle identitaire, mais aussi un écran derrière lequel se cachent des blessures jamais vraiment affrontées.
L’addiction s’installe alors comme une réponse. Une manière d’oublier, certes, mais pas seulement de s’oublier soi-même. Elle efface aussi les bons moments, les instants de construction, progressivement remplacés par des épisodes répétitifs où l’alcool et les drogues prennent toute la place. Ce qui aurait pu nourrir devient destructeur. Le plaisir cède la place à l’usure, et l’oubli devient une mécanique qui ronge autant qu’elle anesthésie.
Plus tard, M. Terreur se voit diagnostiquer un TDAH, révélant a posteriori un trouble longtemps ignoré, qui éclaire différemment son rapport au monde, à l’ennui et à l’excès. Il entame alors un suivi avec un psychiatre addictologue du CSAPA, le docteur Ginto, figure à la fois médicale et symbolique, qui tente de mettre des mots là où il n’y avait jusque-là que des comportements.
Le récit avance ainsi entre souvenirs, prises de consciences tardives et rechutes, dessinant un portrait sans fard de l’addiction comme processus global : une accumulation de manques, de silences et de détours, où l’on cherche à tenir debout sans jamais vraiment apprendre à se construire.
À partir de quand l’oubli devient-il une fuite définitive ?
Et comment réapprendre à faire de la place au constructif, quand le destructeur a longtemps servi de béquille ?
Dans ce récit, le scénario frappe par sa lucidité et sa cohérence. Terreur Graphique ne moralise pas : il montre comment les traumatismes de jeunesse et les mécanismes de défense peuvent devenir des moteurs invisibles de la dépendance. La narration fragmentée, entre souvenirs, répétitions et moments de lucidité, reproduit la mécanique de l’addiction et le cycle des rechutes. Le récit explore également le lien entre culture, identité et fuite : la musique, la télé ou les mangas ne sont pas de simples décors, mais des repères qui nourrissent et structurent le personnage, tout en masquant ses blessures. Cette profondeur rend le récit à la fois universel et profondément incarné.
Le graphisme quant à lui, est au service du malaise et de l’isolement. Le trait, brut et expressif, accentue la différence physique de M. Terreur et sa marginalité. Les visages sont marqués, les corps lourds, les décors souvent minimalistes, traduisant la contraction du monde autour du personnage. La mise en page, avec ses répétitions et ses cases silencieuses, traduit visuellement la spirale addictive et l’obsession. Chaque planche semble respirer le poids de l’addiction, renforçant la force émotionnelle et psychologique du récit. L’ensemble crée une atmosphère immersive, où le lecteur ressent la fatigue, la solitude et la lutte interne du personnage.
"L’Addiction, s’il vous plaît", est une œuvre puissante, sincère et profondément humaine. Terreur Graphique montre que l’addiction est souvent moins un choix qu’un symptôme des blessures passées et des manques jamais comblés. Une lecture dérangeante, incarnée et marquante, mais un coup de cœur qui reste en mémoire longtemps après la dernière page.