Nom de la série : L'enfance des ruines
Scénario : Pascal RABATE
Dessin : Pascal RABATE
Couleur : Pascal RABATE
Maison d'édition : Rue de Sèvres
La vie de Folker s’écoule paisiblement entre soirées jazz et travail de publicitaire, entouré de sa sœur, de son compagnon et de sa voisine dont il est amoureux fou. Mais dans les rues de Berlin, quelque chose change : les discours se durcissent, la violence s’installe et l’intolérance gagne les esprits. Avec Rudy Ganz, Folker va être entraîné malgré lui dans ce basculement. Pascal Rabaté signe un récit choc sur la montée du fascisme et une société qui regarde ailleurs.
Un club de jazz. Un trompettiste noir s’époumone sous le regard amoureux d’une groupie. Plus loin, une femme retire la cigarette de la bouche d’un homme avant de l’embrasser. Tout semble aller pour le mieux dans ce Berlin du début des années 30. Pourtant, lorsque l’homme raccompagne la femme, il tombe nez à nez avec son mari et son amant. Peu enthousiaste à l’idée de pratiquer du sexe de groupe, Folker Kuntz rentre chez lui. Sur le trajet, sans jamais regarder en arrière, il sauve la vie de Rudy Ganz, sur le point de se faire faucher par une voiture. Pour le remercier, l’imprudent invite son sauveur à prendre un verre à l’Arbeit Bar. Le jour se lève et Folker reprend le cours de son existence. Publicitaire, il gagne bien sa vie. Sa sœur Ingrid, artiste peintre, galère davantage pour trouver une galerie, mais elle peut vivre au grand jour son idylle avec Lincoln, un Afro-Américain. Et puis Folker fait la rencontre de sa nouvelle voisine, Ada, danseuse dans un music-hall, et tous deux tombent amoureux. Malheureusement, dans ce Berlin de Weimar, une ombre s’insinue toujours plus dans les rues, dans les clubs et dans les foyers, une ombre qui va percuter Folker et ses proches…
Quand j’ai ouvert cet album, je ne savais pas trop à quoi m’attendre. J’étais simplement attiré par le talent de conteur de Pascal Rabaté. Certes, je manque d’objectivité, mais qu’importe ! Ou plutôt si ! Car je retrouve tout ce que j’adore dans la scène d’ouverture. Dans un music-hall, à l’instar d’une caméra, le lecteur se faufile entre les danseurs pour aller observer les insignifiants détails qui conduisent le regard vers d’autres détails, et ainsi de suite. Rien de mieux pour créer une ambiance, une atmosphère. Et celle-ci ne peut être que légère ! Sauf qu’au fil des pages ; il n’en faut qu’une dizaine ; quelques éléments du dessin et de la narration créent comme un sentiment diffus, une gêne qui ne dit pas encore son nom. Si l’on suit la vie presque paisible de Folker, jeune privilégié dans cette Allemagne de Weimar, le scénariste Pascal Rabaté n’oublie pas de nous suggérer les maux de cette société née après la Grande Guerre. Et puis, à un moment donné, c’est une véritable chute à laquelle nous assistons. À ce titre, le lecteur redécouvre la couverture à la fin de sa lecture. Cette fin est également marquée par une citation de Bertolt Brecht : « Le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie, mais son évolution par temps de crise. » Me revient alors une autre formule du dramaturge allemand : « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde. » Et l’on se dit que l’Histoire ne tient qu’à un fil, qu’à une vie, et qu’un geste d’une grande humanité peut conduire l’humanité tout entière au bord du précipice. Pour mettre en images cette fresque historique, Pascal Rabaté change de casquette et devient le dessinateur talentueux que l’on connaît. Le trait est vif et d’une précision démoniaque, mais ce sont surtout les atmosphères qui sont le mieux rendues. En effet, le cabaret de l’ouverture n’était qu’une mise en bouche : l’atelier d’Ingrid, le bar des Sections d’Assaut ou encore les pique-niques au bord du lac et les ratonnades sont montrés avec une justesse telle qu’on est pris d’une forme de tournis. Je précise que le dessin est parfaitement secondé par une colorisation à base de grands aplats qui perturbent notre libre arbitre et nuisent à notre perception de la complexité. Une simplification qui devient, en quelque sorte, un élément du manichéisme.
C’est donc un ouvrage particulièrement puissant que L’Enfance des ruines. Pascal Rabaté y raconte une époque où l’on danse, où l’on aime, où l’on vit… jusqu’à ce que l’Histoire rattrape chacun. Derrière les sourires et les insouciances, la barbarie s’installe lentement, presque à bas bruit. Un roman graphique qui raconte le fascisme à hauteur d’homme et rappelle, avec une redoutable justesse, qu’il ne suffit parfois que de quelques renoncements pour voir une société basculer.