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La reine des pantins La reine des pantins

La reine des pantins

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Nom de la série : La reine des pantins
Scénario : Rosalia RADOSTI
Dessin : Rosalia RADOSTI
Couleur : Rosalia RADOSTI
Maison d'édition : DUPUIS

Quand la réalité devient insupportable, il ne reste que le rêve. Pour Jacques, maltraité par des parents bigots, c’est une question de survie : dans son imaginaire, il devient la reine Jacqueline, lancée à la recherche d’une robe miraculeuse. Une rencontre troublante entre Cosette et Alice, au cœur d’une quête d’identité.
 
Au XVIIIe siècle, Jacques est un enfant fragile, contraint de travailler durement sous l’autorité de parents violents et profondément religieux. Dans ce quotidien austère et oppressant, il ne trouve de répit que dans son imaginaire. Là, il devient Jacqueline, une princesse entourée d’une troupe de pantins hauts en couleur, avec lesquels il s’invente une autre vie. Dans cet univers onirique, Jacqueline se lance dans une quête : retrouver la légendaire robe d’or, capable de permettre à celui ou celle qui la porte de devenir pleinement soi-même. Mais cette robe possède un pouvoir dangereux, obligeant quiconque la touche à revivre ses souvenirs les plus douloureux. Guidée par des figures étranges et attachantes, Jacqueline avance dans un monde fait de poésie, de théâtre et de mystère. En parallèle, la réalité de Jacques continue de se dérouler, implacable. Entre maltraitance, solitude et rejet, son quotidien contraste violemment avec la richesse de son monde intérieur. Peu à peu, les deux univers se répondent, se rapprochent… jusqu’à se rejoindre dans un final aussi sombre que marquant.
S’inspirant de la Commedia dell’arte, Rosalia Radosti crée un univers singulier. Autour de la jeune reine Jacqueline gravite toute une flopée de pantins aux visages surmaquillés et aux perruques poudrées. Fidèle aux codes du théâtre, elle imagine un dispositif narratif judicieux, alternant scènes oniriques et retours au réel. Cette construction en actes confère au récit une respiration particulière. Chaque échappée imaginaire est ainsi aussitôt rattrapée par la dureté du quotidien — comme si Alice revenait du pays des merveilles dans la peau de la petite Cosette. Pour autant, l’autrice ne se contente pas d’imaginer un monde meilleur : elle fait de l’imaginaire un espace de transposition. Les personnages rencontrés par Jacqueline, pantins, figures masquées, êtres étranges, apparaissent comme autant de reflets déformés de la réalité de Jacques. Le merveilleux devient alors un langage symbolique, capable d’exprimer ce que le réel ne peut formuler directement. Le cœur du récit repose sur une thématique forte : la quête d’identité. À travers le personnage de Jacques/Jacqueline, l’album aborde avec frontalité des sujets contemporains comme l’acceptation de soi, la différence ou encore l’identité de genre. Sans jamais sombrer dans le discours didactique, Rosalia Radosti laisse parler les images et les situations, préférant suggérer plutôt qu’asséner. Tout merveilleux qu’il soit, cet univers peut toutefois sembler quelque peu redondant. L’accumulation des épreuves contribue certes à une intensité émotionnelle constante, mais elle risque aussi de saturer le lecteur : sur près de 200 pages, cela peut paraître long. Heureusement, l’accélération du rythme dans la dernière partie apporte une véritable bouffée d’oxygène. Par ailleurs, le choix de s’inscrire dans la tradition cruelle du conte vise précisément à marquer les esprits. Graphiquement, l’œuvre se distingue par une grande sensibilité. Le contraste entre les deux mondes est particulièrement réussi : d’un côté, une réalité terne, presque étouffante, dominée par des tons gris et froids ; de l’autre, un univers onirique lumineux, aux couleurs pastel, proche de l’aquarelle et imprégné d’une forte théâtralité. Chaque planche semble pensée comme un tableau, où composition et couleur participent pleinement à la narration.
Avec La Reine des pantins, Rosalia Radosti livre une œuvre singulière, à la croisée du conte, du théâtre et du récit initiatique. Derrière la beauté de son dessin et la richesse de son univers, l’album déploie un propos fort sur l’identité, la différence et la nécessité de se construire face à l’adversité. Conte moderne aux accents sombres, l’ouvrage ne cherche pas à rassurer, mais à toucher, et parfois même à déranger. Une lecture exigeante, sensible et marquante, qui laisse une empreinte durable bien après la dernière page.

A propos du chroniqueur

Nom d'utilisateur : boil

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