Nom de la série : Le dessinateur de Drancy
Scénario : Hervé DUPHOT
Dessin : Hervé DUPHOT
Couleur : Hervé DUPHOT
Maison d'édition : Delcourt
Interné à Drancy en 1942, Georges Koiranski dessine en secret le quotidien des déportés pour témoigner de l’indicible. Adaptant son récit et illustrant l’album de plusieurs croquis originaux, Hervé Duphot signe une œuvre poignante où le devoir de mémoire s’accompagne d’une formidable leçon d’humanité et d’espoir.
Juillet 1942. Inspiré par les mesures antijuives nazies, l’État français édicte ses propres lois contre les Juifs. Pour Georges Koiranski, cela signifie qu’il n’a plus le droit de rentrer tard chez lui. Pourtant, ce courtier en assurances est marié à une « Aryenne » et père de famille. Mais il est incapable de prouver la non-judéité de ses grands-parents. C’est pourquoi le docteur Frachon le prévient qu’une grande rafle se prépare à Paris. Malgré cet avertissement, Georges ne change rien à ses habitudes, de peur que son attitude n’attire l’attention sur sa famille. Comme annoncé, il est réveillé avec fracas le 11 juillet. Arrêté, il est conduit à la préfecture de police, puis au camp de Drancy. Il y fait la rencontre de Christian, son chef de chambrée, qui lui fait visiter les lieux et lui explique les us et coutumes du camp. Georges découvre alors la promiscuité, mais aussi la violence des gendarmes français. Dessinateur amateur, il se met à réaliser des portraits afin d’améliorer un peu son quotidien. Son talent attire bientôt l’attention de René Blum, frère de l’ancien président du Conseil Léon Blum. Ce dernier souhaite rédiger un témoignage dénonçant les conditions de vie dans le camp et propose à Georges de l’illustrer. Malgré les risques, celui-ci dessine clandestinement le quotidien des internés, fait de violences, d’humiliations et de privations. Il croque également l’arrivée des victimes des rafles parisiennes, puis leur départ vers une destination inconnue. D’abord les hommes, puis les femmes et les enfants. Grâce au soutien de son épouse, il parvient à faire sortir ses dessins du camp. Libéré en 1943, il rédige Le Journal d’un interné, dans lequel il rend hommage à ses codétenus en l’illustrant de ses propres croquis. L’ouvrage devient un témoignage de référence et sert aujourd’hui de base à cette bande dessinée.
Drancy. Ce nom résonne dans l’histoire de France comme un symbole tragique. Drancy, c’est le principal camp de transit des Juifs de France. Drancy, c’est la dernière étape avant les centres d’extermination, Auschwitz en tête. Très tôt, les internés ont compris l’importance de témoigner, et les historiens ont depuis accompli un immense travail de mémoire. Pourtant, aussi puissants soient-ils, les mots restent des mots. Ils demandent un effort d’imagination et ne suffisent pas toujours à traduire la réalité. Entre juillet 1942 et mars 1943, un courtier en assurances devenu dessinateur malgré lui s’est attaché à montrer ce que lui et ses codétenus vivaient au quotidien. Une forme de « poids des mots, choc des dessins ». Plus qu’une simple adaptation, Hervé Duphot accomplit un véritable travail d’historien. En retraçant l’internement de Georges Koiranski, il replace chaque croquis dans son contexte. Le régime de Vichy s’inspire des lois antijuives nazies et traque tous ceux qui tentent d’y échapper. Persuadé que sa situation familiale le protégera, Georges respecte les règles. Mais la machine administrative, arbitraire et soucieuse de satisfaire toujours davantage l’occupant, s’emballe. Le lecteur découvre alors, en même temps que lui, la promiscuité, la brutalité et la déshumanisation qui règnent à Drancy. Sans même m’en rendre compte, je me suis souvenu des paroles d’un de mes professeurs d’histoire, qui expliquait que les Allemands eux-mêmes, choqués par les conditions de détention à Drancy, avaient fini par reprendre directement la gestion du camp. Sans le savoir, c’est exactement ce que raconte Georges Koiranski. Pour renforcer encore son propos, Hervé Duphot choisit un dessin élégant en noir et blanc. Ce choix renvoie évidemment à l’époque, mais évoque aussi irrésistiblement La Liste de Schindler de Steven Spielberg. Là où le cinéaste faisait surgir un manteau rouge au milieu de la noirceur, Duphot fait éclore une fleur jaune, symbole d’espérance. Car c’est bien là toute la force des dessins de Koiranski : montrer que, même au cœur de la barbarie, l’humanité et la résilience subsistent. L’auteur insère d’ailleurs plusieurs croquis originaux, parfois dans leur intégralité. Ces dessins, d’une puissance bouleversante, donnent à l’album une dimension documentaire exceptionnelle.
Avec cet album, le neuvième art rend un hommage vibrant à un héros de l’ombre. Fidèle au témoignage de Georges Koiranski et enrichie de plusieurs de ses dessins originaux, cette adaptation bouleverse durablement son lecteur sans jamais renoncer à faire vivre une lueur d’espoir.