Nom de la série : Le Marche-lune
Scénario : Simon Spruyt
Dessin : Simon Spruyt
Couleur : Simon Spruyt
Maison d'édition : Le Lombard
Simon Spruyt revisite les premières civilisations à travers le prisme d’une intervention extraterrestre. Avec Le Marche-Lune, il livre une œuvre aussi singulière qu’ambitieuse, qui divisera sans doute les lecteurs mais ne laissera certainement personne indifférent. Un album atypique, foisonnant d’idées, qui mérite assurément le détour.
L’humanité n’en est qu’à ses débuts : l’agriculture et l’écriture viennent d’être inventées, et les premières civilisations apparaissent à peine sous la forme de microcités. C’est dans ce contexte qu’une déléguée spatiale de la Famille est envoyée sur Terre avec une double mission : retrouver son prédécesseur et évaluer les progrès de l’humanité, mais surtout ne pas interférer dans ses choix. Pour se matérialiser, elle emprunte la forme d’une prêtresse d’Ishtar prénommée Gashansunnu. Son arrivée est pourtant loin d’être triomphale. Au lieu d’atterrir dans ce qui lui avait été présenté comme le territoire le plus avancé, elle se retrouve au milieu des Marche-Lune, une tribu de pasteurs nomades. Soucieuse de s’intégrer et de démontrer son statut, elle se lance aussitôt dans une danse rituelle qui laisse son auditoire totalement de marbre. Même s’ils la considèrent comme une sorcière, ses interlocuteurs acceptent néanmoins de lui indiquer le chemin de Sichem. Gashansunnu y découvre alors une civilisation encore balbutiante, fondée sur l’esclavage et dirigée par un prince ambitieux, bien décidé à étendre son autorité sur l’ensemble des territoires voisins. C’est d’ailleurs dans cette optique qu’il entreprend de négocier des droits de pâture avec les Marche-Lune.
Dans le neuvième art paraissent parfois des albums que l’on peine à classer. De véritables ovnis. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Le Marche-Lune appartient à cette catégorie. À la simple vue de sa couverture, le lecteur est intrigué. Passe encore cette caravane aux portes d’une cité fortifiée, mais ce rayon cosmique et cette silhouette féminine aux yeux énigmatiques soulèvent bien des questions. Entre Le Cinquième Élément et Dune, les références affluent spontanément à l’esprit. L’ouverture de l’album n’apporte guère davantage de réponses. Nous voilà confrontés à un mystérieux monologue sur fond de vue spatiale, avant d’être brutalement projetés sur Terre, au milieu d’un troupeau de brebis. Il y a de quoi perdre son latin. Et ce n’est que le début. En tant qu’auteur complet, Simon Spruyt semble prendre un malin plaisir à disperser les éléments de son intrigue comme les pièces d’un puzzle. Rien de rédhibitoire, mais le lecteur doit parfois fournir quelques efforts pour remettre chaque élément à sa place. D’autant que l’auteur aborde de nombreux thèmes, tous passionnants et particulièrement actuels : l’esclavage, les rapports de domination, la place des femmes, l’amour ou encore la loi du talion. Ces réflexions, souvent critiques, prennent la forme de monologues intérieurs de la prêtresse ou de conversations avec son référent. N’ayant rien à cacher, celle-ci se montre régulièrement acerbe dans ses jugements. Côté dessin, le résultat est tout simplement spectaculaire. Le style semi-réaliste fonctionne à merveille. Pour créer des atmosphères variées, l’artiste belge multiplie les techniques : crayonnés, lavis, effets proches des hiéroglyphes, voire interventions à la craie. Tout est mis au service d’un décalage visuel constant, sans jamais rompre la cohérence de l’ensemble. Le résultat est un univers graphique volontairement hétéroclite, mais parfaitement en phase avec l’état du monde dépeint, ainsi qu’avec la richesse thématique et narrative du récit.
Le Marche-Lune est donc bel et bien un ovni dans le paysage bédéphile actuel. Un album qui divisera sans doute les lecteurs, mais qui ne laisse certainement pas indifférent. Une œuvre singulière qui mérite assurément le détour.