Nom de la série : Les cités obscures
Titre du Tome: La Théorie du grain de sable
Scénario : Benoît Peeters
Dessin : François Schuiten
Couleur : François Schuiten
Maison d'édition : casterman
Initialement édité en 2007 sous la forme d'un diptyque, les éditions Casterman nous propose une réédition en intégral, de La "Théorie du grain de sable". Un album qui remet en lumière l’univers des Cités Obscures de François Schuiten et Benoît Peeters. Un album à part, à la fois discret et vertigineux, qui interroge notre rapport à l’ordre, à la norme et à ce qui échappe à toute logique rationnelle. Ici, pas de catastrophe spectaculaire, mais une anomalie minuscule…
21 juillet 784, À Brüsel, une ville que l’on croyait parfaitement maîtrisée, des phénomènes étranges surgissent sans explication. Chez certains habitants, des pierres apparaissent soudainement, identiques, pesant toutes le même poids. Ailleurs, du sable s’accumule, envahissant des intérieurs pourtant clos, comme si la matière elle-même avait décidé de désobéir aux règles établies, tandis qu'un peu plus loin, le patron et chef cuisinier de la célèbre brasserie Maurice découvre qu'il perd du poids, sans maigrir pour autant.
Les autorités cherchent à rassurer, les scientifiques à mesurer, les citoyens à comprendre. Mais plus on tente de rationaliser ces événements, plus ils semblent glisser entre les doigts. Ce n’est pas tant la gravité des faits qui inquiète que leur caractère absurde, presque ironique : rien de violent, rien de spectaculaire, mais une perturbation constante, inexorable.
À travers plusieurs regards, habitants, observateurs, figures déjà croisées dans les Cités Obscures, la ville se retrouve confrontée à une question simple et pourtant vertigineuse : que faire lorsqu’un système parfaitement huilé commence à se dérégler pour une raison que personne ne peut expliquer ? Et surtout, faut-il chercher à réparer à tout prix… Où accepter que quelque chose ait changé à jamais ?
Benoît Peeters signe ici un récit faussement modeste, mais profondément philosophique. La Théorie du grain de sable n’explique pas : elle observe, elle laisse advenir. Le scénario fonctionne comme une accumulation de micro-événements qui, mis bout à bout, fissurent la certitude d’un monde rationnel.
Le cœur du récit n’est pas le mystère lui-même, mais la manière dont chacun y réagit. Certains s’acharnent à comprendre, d’autres à nier, d’autres encore à composer avec l’inexplicable. Peeters évite toute réponse définitive, préférant poser une réflexion sur notre besoin de contrôle et sur l’illusion d’un ordre immuable. Le grain de sable devient alors métaphore : celle de l’imprévu, du doute, de ce qui vient troubler nos certitudes sans jamais se laisser domestiquer.
Visuellement, François Schuiten livre une œuvre d’une précision remarquable. Brüsel est dessinée comme une cité monumentale, structurée, presque rigide, où chaque ligne semble répondre à une logique architecturale implacable. Et c’est précisément cette rigueur graphique qui rend les anomalies si troublantes.
Les pierres, le sable, les petits dérèglements prennent une force symbolique immense au sein de ces décors millimétrés. Le trait est sobre, élégant, parfois presque clinique, mais toujours habité. Les jeux d’ombres, les perspectives urbaines et la mise en scène des espaces renforcent cette sensation d’un monde trop bien ordonné pour supporter l’irrationnel. Schuiten ne cherche pas l’effet spectaculaire : il installe une atmosphère, une tension sourde, où le moindre détail devient suspect.
La Théorie du grain de sable est une œuvre subtile, déroutante et profondément contemporaine. En racontant presque rien, Schuiten et Peeters disent énormément : sur nos sociétés, sur notre besoin de maîtrise, et sur ce que nous faisons quand un élément incontrôlable vient gripper la machine.
Un album exigeant, contemplatif, qui ne se lit pas dans l'urgence, mais s’infiltre lentement dans l’esprit. Une lecture qui laisse une impression durable, comme ce grain de sable que l’on n’arrive jamais tout à fait à enlever.