Nom de la série : Les évadés d'Alcatraz
Scénario : Christopher Cantwell
Dessin : Tyler Crook
Couleur : Tyler Crook
Maison d'édition : Delcourt collection contrebande
Avec "Les Évadés d’Alcatraz", Christopher Cantwell et Tyler Crook s’emparent d’un fait divers célèbre pour en livrer une relecture sombre et sans concession. Publié chez Delcourt dans la collection contrebande, l’album propose une vision fictive de ce qui aurait pu se passer après l’une des évasions les plus célèbres de l’histoire.
Tout commence le 11 juin 1962, lorsque trois prisonniers — Frank Morris, John Anglin et Clarence Anglin — s’échappent de la prison fédérale d’Alcatraz. Officiellement, ils sont présumés morts, noyés dans la baie de San Francisco. L’enquête du FBI, close en 1979, n’a jamais permis de retrouver leurs corps. Mais ici, les auteurs choisissent une autre voie : et s’ils avaient survécu ?
Dans leur plan initial, ils devaient être quatre. Mais l’un des détenus est resté coincé dans sa cellule. L’évasion se fait malgré tout, à bord d’un radeau de fortune, grâce aux célèbres faux visages laissés dans les lits pour tromper les gardiens. Très vite, tout dérape. Lors de la traversée, John Anglin disparaît, coulé, abandonné dans une scène qui en dit long sur la froideur de Frank. À leur arrivée, ils ne sont plus que deux : Frank et Clarence. Ils volent alors un pick-up, pour rejoindre une grange où les attend un point de chute où les attend un package avec 4 ensembles de vêtements, puis poursuivent leur route jusqu’à Modesto. Là, ils entrent en contact avec une mystérieuse femme qui semble orchestrer la suite de leur cavale.
Mais les tensions montent rapidement. Clarence, encore marqué par la mort de son frère, vacille. Frank, lui, supporte de moins en moins l’autorité qu’on tente de lui imposer. Et pendant ce temps, leur fuite attire l’attention. Officiellement, l’affaire est classée. Mais en coulisses, deux hommes s’obstinent : Cy, agent du FBI, et Bob, ancien US marshal. Tous deux vont suivre la trace des fugitifs. Ce qui commence comme une évasion réussie se transforme alors en une cavale brutale. Un véritable road trip où les évadés laissent derrière eux une traînée de violence, de corps et de révélations. Car très vite, une évidence s’impose :
Ils ont quitté Alcatraz… Mais parviendront ils à réellement recouvrer leur liberté ?
Le scénario de Christopher Cantwell prend à contre-pied le fantasme de l’évasion réussie. Ici, la liberté n’est qu’une illusion. Chaque décision, chaque rencontre, chaque kilomètre parcouru enfoncent un peu plus les personnages dans une spirale infernale.
Le récit adopte une approche très sèche, presque fataliste. On n’est pas dans une glorification des fugitifs, mais dans une déconstruction du mythe. Les personnages sont brisés, ambigus, souvent violents, et leurs relations ne tiennent qu’à un fil. L’alternance avec l’enquête menée par les fédéraux apporte un rythme supplémentaire et renforce la tension. On sait que l’étau se resserre, même si les protagonistes, eux, continuent d’avancer droit dans le mur.
Graphiquement, Tyler Crook propose un travail très immersif. Son style, porté par des couleurs proches de l’aquarelle, donne une texture presque organique à l’ensemble.
Les décors, routes poussiéreuses, villes anonymes, paysages américains, participent pleinement à l’ambiance. Tout semble à la fois réaliste et légèrement étouffant, comme si le monde lui-même refermait son emprise sur les personnages. Les visages, souvent marqués, traduisent parfaitement la fatigue, la peur et la tension permanente. Une approche visuelle qui renforce ce sentiment de fuite en avant sans échappatoire.
"Les Évadés d’Alcatraz" est une lecture marquante, qui dépasse le simple récit d’évasion pour proposer une réflexion plus amère sur la liberté. Une BD tendue, parfois violente, qui montre que sortir de prison ne signifie pas forcément être libre. Car ici, la cavale devient une autre forme d’enfermement.
Peut-être même pire qu’Alcatraz.