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Jurdic Jurdic
Coup de coeur

Les neiges immortelles

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Nom de la série : Les neiges immortelles
Scénario : Léa Mazé
Dessin : Léa Mazé
Couleur : Léa Mazé
Maison d'édition : dargaud

"Les Neiges immortelles", de Léa Mazé, paraît chez Dargaud. Après Les Croques et Elma, une vie d’ours, l’autrice, que l’on connaît surtout pour ses récits à destination de la jeunesse, s’aventure ici dans une histoire beaucoup plus adulte. Un récit d’anticipation qui part d’une idée aussi fascinante qu’inquiétante : que deviendrait notre rapport à la vie si nous étions condamnés à ne jamais mourir ?

   Dans un futur indéterminé où la jeunesse a pris toute la place et où les personnes âgées ont progressivement déserté les grandes villes, Alexandre vit seul avec son chien Pie IX. Ses journées se ressemblent, rythmées par les promenades, les médicaments et les repas. Il attend simplement que la fin arrive. Jusqu’au jour où Johan, un ami de jeunesse qu’il n’a pas vu depuis longtemps, vient lui rendre visite. Johan lui révèle alors une histoire presque impossible à croire. Des décennies plus tôt, lui et ses amis d’enfance, partis ensemble dans un camp d’été, auraient été victimes d’un étrange virus. Un événement dont les souvenirs restent flous, comme effacés. Depuis, ils ne vieillissent plus vraiment… Ou, plutôt, ils ne peuvent plus mourir. Johan, Manu, Sémy, Clara et Alexandre ont aujourd’hui 132 ans. Leur amie Paula, elle, n’a pas connu cette étrange immortalité et est morte très jeune, à 26 ans, d’une leucémie. Mais cette vie qui devait être un miracle est devenue tout autre chose : leurs corps continuent de vieillir et de se dégrader, tandis que la mort leur reste inaccessible. Johan propose alors à Alexandre un projet aussi radical que fou : partir ensemble jusqu’au bout du monde, dans une région glaciale, afin de mettre volontairement un terme à cette éternité et de s’endormir définitivement dans le froid. Alexandre hésite. Sa vie est solitaire, certes, mais il lui reste son fidèle compagnon et le dernier lien qui l’attache véritablement à son quotidien. Lorsque celui-ci meurt et qu’Alexandre l’enterre, il comprend qu’il n’a même plus de place chez lui pour accueillir un nouveau chien. Pie IX est le neuvième à disparaître au cours de sa vie. Peut-être est-ce le signe qu’il attendait. Alexandre rejoint alors ses anciens amis et tous prennent la route à bord d’un van aménagé. Ce voyage vers les terres glacées va devenir bien davantage qu’une simple quête vers la mort. Après tant d’années passées séparément, les six amis vont retrouver des souvenirs qu’ils avaient presque oubliés et surtout découvrir à quel point le temps les a transformés. Ils ne sont plus tout à fait ceux qu’ils étaient autrefois et leurs retrouvailles vont parfois faire apparaître des blessures, des désaccords et des chemins de vie qu’ils ont du mal à comprendre chez les autres.
   Avec Les Neiges immortelles, Léa Mazé s’empare d’un sujet particulièrement vertigineux : l’immortalité, non pas comme un cadeau, mais comme une condamnation. Car si l’on imagine facilement le désir de vivre éternellement, on pense beaucoup moins à ce que cette éternité pourrait réellement devenir lorsque les années s’accumulent et que le corps continue malgré tout à se dégrader.
   Le voyage constitue le véritable moteur du récit. Le van devient une sorte de huis clos roulant dans lequel cinq personnages qui se connaissent depuis toujours vont devoir réapprendre à se connaître. Le passé revient par petites touches, les souvenirs ressurgissent et les différences accumulées au fil des décennies deviennent parfois plus importantes que ce qui les réunissait autrefois.
   L’album pose également des questions très actuelles sur notre rapport à la fin de vie, au vieillissement et au choix de mourir lorsque l’existence devient une souffrance ou lorsqu’on estime ne plus avoir la vie que l’on souhaite. La question de la mort assistée apparaît ainsi en filigrane, sans transformer le récit en démonstration ou en discours militant. Léa Mazé laisse plutôt ses personnages porter ces interrogations et permet au lecteur de se faire sa propre idée.
   Et malgré la gravité du sujet, le récit conserve une vraie légèreté. Il y a de l’humour, des moments plus tendres et une véritable fluidité dans la narration. C’est sans doute ce mélange qui rend l’album aussi accessible : derrière une réflexion philosophique sur la mort et l’éternité, il y a avant tout une histoire d’amitié, de souvenirs et de personnes qui cherchent encore à comprendre ce qu’elles veulent faire de leur vie.
   Le dessin de Léa Mazé peut surprendre dans un récit aussi adulte. On retrouve cette ligne expressive et cette apparente simplicité que l’on pouvait déjà apprécier dans Les Croques ou Elma, une vie d’ours. Pourtant, ce graphisme fonctionne parfaitement ici.
   Il y a même quelque chose d’intéressant dans ce décalage. Ces personnages sont âgés de 132 ans, leurs corps portent les traces du temps, mais ils sont aussi les survivants d’une étrange forme de jeunesse éternelle. Le dessin conserve donc une certaine douceur et une expressivité presque juvénile qui contraste avec la gravité de leurs réflexions.
   Le travail sur les couleurs est particulièrement réussi. L’album semble évoluer au rythme des saisons, passant progressivement des teintes du printemps et de l’été vers celles de l’hiver, comme si le voyage constituait lui-même une lente progression vers la fin. Une véritable métaphore visuelle du cycle de la vie.
   Et puis il y a ces pages entièrement noires qui viennent interrompre le récit. Elles apportent quelque chose de beaucoup plus contemplatif, presque silencieux. Elles permettent au lecteur de souffler, de réfléchir et donnent à certaines idées une dimension presque poétique. Le noir devient alors moins une absence qu’un espace dans lequel les personnages et le lecteur peuvent se retrouver face à eux-mêmes.
"Les Neiges immortelles" sont une très belle surprise et surtout un véritable coup de cœur. Léa Mazé m’avait habitué à des récits plutôt sombres destinés à la jeunesse, mais elle montre ici qu’elle peut aborder des thèmes profondément adultes avec la même justesse.
   Ce que j’ai particulièrement apprécié, c’est que l’album ne cherche jamais à donner une réponse toute faite. Il pose des questions. Sur la vieillesse, sur la mort, sur l’amitié, sur ce qui donne encore un sens à l’existence lorsque les années ne semblent plus avoir de fin.  Et finalement, l’idée la plus vertigineuse est peut-être celle-ci : ce n’est pas forcément la mort qui rend la vie précieuse, mais le fait de savoir qu’elle a une fin.
   Un récit captivant, intelligent, souvent drôle malgré la gravité de son sujet, porté par un dessin qui fonctionne étonnamment bien et par une belle utilisation des couleurs et des silences. Un album profondément humain, qui continue à travailler le lecteur une fois la dernière page tournée. Un véritable coup de cœur que je ne peux que conseiller.

A propos du chroniqueur

Nom d'utilisateur : bibione

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