Nom de la série : Lili Toujours debout jusqu'au bout
Scénario : Lili KELLER ROSENBERG
Dessin : Boris GOLZIO
Couleur : Boris GOLZIO
Maison d'édition : Glénat
À l’heure où les témoins disparaissent, où la mémoire vacille, Lili nous rappelle une vérité essentielle : l’horreur n’est pas un accident de l’Histoire, mais une possibilité humaine. Un roman graphique nécessaire. Brut. Inoubliable.
Juifs non pratiquants habitant à Roubaix, Charlotte Keller, Joseph Rosenberg et leurs trois enfants, Lily, Robert et André, sont arrêtés en octobre 1943. Enfermés à la prison de Loos, près de Lille, ils sont traités comme des criminels, voire pire. Ce n’est pourtant que la première étape d’un parcours qui va les mener vers les camps de concentration nazis. Sur le chemin, ils passent par la prison de Bruxelles-Saint-Gilles, puis par la caserne Dossin, en Flandre. À chaque étape, leurs conditions de vie se dégradent ; les privations deviennent la norme. Pourtant, ce n’est encore que l’antichambre de l’enfer. En décembre 1943, le père est envoyé à Buchenwald, tandis que la mère et les enfants sont déportés à Ravensbrück. Dès leur arrivée, ils sont déshumanisés. Pendant près d’un an, ils survivent entre malnutrition, violences physiques et psychologiques, maladie et travail forcé. Ensemble, ils s’accrochent, notamment grâce à la mère, qui impose des règles strictes ; allant jusqu’à réveiller ses enfants plus tôt pour éviter les bagarres à la douche et préserver un semblant de dignité. Mais en février 1945, ils sont transférés à Bergen-Belsen, un véritable mouroir à ciel ouvert, où les conditions deviennent tout simplement innommables. Tous les quatre survivent jusqu’à la libération. Séparés de leur mère, malade, les enfants rentrent seuls en France. Lorsqu’elle les rejoint enfin, ils apprennent la mort de leur père. Pour tous, il faut alors réapprendre à vivre et, plus tard, trouver la force de raconter.
Les commémorations du quatre-vingtième anniversaire de la Seconde Guerre mondiale ont rappelé une réalité implacable : les « passeurs de mémoire », qu’ils soient anciens résistants ou survivants des camps, se font de plus en plus rares. Fidèles à leur engagement, ils cherchent pourtant à transmettre leur histoire, multipliant les supports pour toucher de nouveaux publics. Dans ce contexte, le neuvième art s’impose comme un médium puissant, capable de sensibiliser autant qu’il ravive les connaissances acquises. C’est dans cette dynamique que Jean-David Morvan a déjà dressé les portraits de figures comme Madeleine, Irena ou encore Ginette Kolinka. Avec ce roman graphique, c’est Lily Keller Rosenberg qui livre son témoignage. L’album s’ouvre sur une scène contemporaine, soulignant la force de son engagement auprès des lycéens depuis plus de quarante ans. Puis, à la manière d’un récit enchâssé, le lecteur est transporté à Lille, en 1943. Après avoir évoqué les débuts de l’Occupation et les tentatives de dissimulation de la famille, le récit plonge rapidement dans l’horreur de la rafle et de la déportation. Ce qui distingue ce témoignage, c’est l’âge de la narratrice : Lily n’a que onze ans au moment des faits. Son regard apporte une forme de naïveté, presque de candeur, qui contraste avec la violence des événements. Toutefois, en collaboration avec le dessinateur et co-scénariste, le récit s’enrichit de nombreux éléments explicatifs. Car Lily Rosenberg ne souhaite pas seulement raconter son histoire : elle veut transmettre, expliquer, contextualiser. Le roman graphique se construit ainsi en deux temps. Le premier, centré sur la déportation, relate la survie dans les camps de Ravensbrück et de Bergen-Belsen. Le second s’attache à la genèse même de l’ouvrage. Devenue adulte et passeuse de mémoire, Lily accepte le projet, à condition qu’il repose sur un travail rigoureux de recherches et de sources croisées. Cette fois, c’est Boris Golzio qui prend le relais narratif, racontant son travail depuis sa table à dessin. Pour le lecteur, c’est une seconde plongée dans l’horreur. À travers des témoignages directs, rien n’est occulté : déshumanisation, violences, tortures. Les corps décharnés succèdent aux charniers à ciel ouvert, entrecoupés d’explications plus factuelles. Si certaines images dérangent, c’est précisément l’effet recherché : provoquer un choc durable. Heureusement, le trait semi-réaliste instaure une forme de distance, évitant toute complaisance. Les bourreaux, eux, apparaissent dans toute leur terrible banalité, rappelant cette phrase de Bertolt Brecht : « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde. »
Œuvre profondément mémorielle, ce roman graphique rappelle avec force la violence dont les hommes sont capables envers leurs semblables. À l’heure où les témoins disparaissent, où la mémoire vacille, il rappelle une vérité essentielle : l’horreur n’est pas un accident de l’Histoire, mais une possibilité humaine.