Nom de la série : Personne
Scénario : Philippe Pelaez
Dessin : Guénaël Grabowski
Couleur : Denis Béchu
Maison d'édition : Dargaud
Avec Personne, Philippe Pelaez et Guénaël Grabowski, accompagnés aux couleurs par Denis Béchu, signent chez Dargaud un récit de science-fiction aussi intrigant que déstabilisant.
Voilà près de dix ans que Daniel Nikto consacre sa vie à une mission hors norme : rejoindre Europe, avec un équipage trié sur le volet. À ses côtés, une équipe d’élite : Karl Niemand, spécialiste des signaux acoustiques, la docteure Alexandra Askush, Stanley Senki, ingénieur, Helen Duine, à l’origine de la découverte de traces de vie sur Europe, et le capitaine Vito Nessuno.
Un projet d’une vie, mais aussi un sacrifice. Car pendant ces dix dernières années, Daniel a mis de côté sa famille. Sa femme Eva lui en veut profondément, et sa fille Enya, âgée de douze ans, grandit presque sans lui. À deux mois du départ, les tensions sont à leur comble.
Alors qu’il s’apprête à vivre les derniers instants avant la mission, tout s’effondre. Il découvre que sa femme le trompe. Dans le même temps, les examens médicaux tombent : Daniel est atteint d’une tumeur cérébrale susceptible d’altérer son comportement. Verdict immédiat : il est écarté de la mission.
Mais contre toute logique, on le retrouve quelques pages plus tard à bord du Nought Starship, le vaisseau censé rejoindre Europe, seul, sans équipage, sans explication.
À bord, il fait la rencontre d’un mystérieux individu, M. Zilch, qui a soi-disant été choisi parmi une multitude de candidats par Daniel lui-même. Dès lors, le récit bascule dans une dimension beaucoup plus trouble.
Entre présent et flash-back, sa vie de famille, sa rupture avec Eva, son dernier voyage avec sa fille à Nantucket. Daniel tente de recoller les morceaux, de comprendre ce qu’il fait là, et surtout de mettre le doigt sur ce qui est bien réel.
Le scénario joue clairement avec le lecteur. Très vite, les auteurs installent un doute constant : que se passe-t-il réellement ? Daniel est-il victime de sa maladie ? D’une manipulation ? Ou d’une réalité qui lui échappe complètement ?
La construction en flash-back renforce cette sensation de perte de repères. Le récit alterne entre l’espace, froid et silencieux, et la Terre, marquée par l’échec personnel et familial du personnage. Ce va-et-vient crée une tension permanente.
On est ici sur une science-fiction très introspective, presque psychologique, où le cœur du récit n’est pas tant la mission spatiale que la perception de la réalité et l’identité du personnage.
Le scénario prend le temps de poser ses éléments, de semer des indices, de perdre volontairement le lecteur pour mieux l’embarquer dans son mystère. Une lecture qui demande de l’attention, mais qui s’avère particulièrement prenante.
Graphiquement, Guénaël Grabowski propose un dessin précis et lisible, qui sert parfaitement le récit. Les décors du vaisseau, froids et presque aseptisés, contrastent avec les scènes terrestres plus humaines et émotionnelles.
Les couleurs de Denis Béchu jouent un rôle essentiel dans cette opposition :
Faite de teintes froides et métalliques pour l’espace s'opposant à des ambiances plus chaudes pour les souvenirs
Ce contraste renforce le trouble du lecteur et accentue la frontière floue entre passé et présent, réalité et illusion.
Avec "Personne", les auteurs livrent un récit de science-fiction dense, qui mise avant tout sur l’atmosphère et le questionnement plutôt que sur l’action pure.
Une lecture parfois déroutante, mais toujours intrigante, qui pousse à s’interroger jusqu’à la dernière page. Un album qui ne donne pas toutes les clés immédiatement, mais qui laisse une empreinte durable une fois refermé.