Nom de la série : Rue de la Grande Truanderie
Tome : 2
Titre du Tome: La mort de l'utopie
Scénario : Jean David MORVAN
Dessin : Romain ROUSSEAUX PERIN
Couleur : Hiroyuki OOSHIMA
Maison d'édition : Grand Angle
Glannes tient tête à Émile Godin mais, lorsque la vérité éclate au cœur du familistère, les idéaux vacillent et les masques tombent ! Suite et fin d’un diptyque où s’affrontent les utopies de Guise et de Paris.
1er mai 1884. Jean-Baptiste Godin célèbre la fête du Travail au sein de son familistère. Dans une petite cellule secrète, Madame Fournier est aux prises avec Maître Caius. En d’autres termes, Glannes a retrouvé Émile Godin. Obsédé par la jalousie, le fils de l’industriel tente, par l’hypnose, de percer les secrets de la protégée de son père. Si la première tentative fait remonter des souvenirs d’enfance, la jeune femme trouve rapidement une parade et plus aucune information ne sort de sa bouche. De là à réussir à la rééduquer… Ce que ni Glannes ni Émile n’avaient prévu, c’est que le corps de Célestin allait être repêché dans la rivière et conduit au dispensaire. Avant son dernier souffle, il évoque le nom de Glannes au chef d’entreprise. C’est ainsi que celui-ci comprend ce que son fils est en train de préparer. Aussitôt, il s’y oppose et reçoit Glannes en présence de sa douce Marie. Pourtant, au fur et à mesure du récit de la jeune femme, un malaise de plus en plus profond s’installe. Se pourrait-il que les utopies de Guise et de Paris soient irréconciliables ?
Le format en diptyque convient parfaitement à cette intrigue autour du familistère de Godin. L’album d’ouverture mêlait deux temporalités : d’un côté, la rencontre entre Glannes, jeune délinquante parisienne, et le capitaine d’industrie utopiste ; de l’autre, une décennie plus tard, un Maître Caius au familistère de Guise, en lutte avec celui de Madame Fournier à Paris. On assistait au kidnapping de la gérante avant de comprendre qu’elle ne faisait qu’une avec la jeune Glannes, Caius étant en réalité Émile, le fils de Godin. Dans ce second épisode, Jean-David Morvan comble les zones d’ombre. Le premier flash-back est issu d’une séance de torture infligée à Glannes. Hypnotisée, elle raconte son enfance misérable, digne d’un roman de Victor Hugo. Mais par la suite, elle ne se laissera plus jamais le prédécesseur de Messmer pénétrer son esprit. Le scénariste a alors la bonne idée de confronter tous les protagonistes. Glannes explique pourquoi elle s’est enfuie et comment elle en est venue à transposer l’utopie de Godin à la classe laborieuse parisienne. Ce faisant, elle endort quelque peu ses interlocuteurs… et le réveil final est d’une brutalité saisissante. On assiste ainsi à un rythme très particulier, brillamment maîtrisé par Morvan. C’est toujours Romain Rousseaux-Perrin qui met en images ce récit emboîté. Son trait essentiellement réaliste est efficace, même si certaines expressions frôlent parfois la caricature. Les personnages restent facilement identifiables, quelle que soit l’époque, ce qui s’avère précieux dans ce type de narration. Les décors, d’une grande justesse, méritent également d’être salués, notamment la superbe double page représentant la grande verrière de Guise. Lorsqu’ils relèvent de l’imaginaire de Morvan, ils demeurent néanmoins tout à fait crédibles. Sur une mise en page plutôt classique, le dessinateur propose quelques véritables morceaux de bravoure. La plongée dans les pensées d’Émile Godin rend parfaitement compte de ses tourments. Certains zooms servent à accélérer l’action, tandis que des dialogues en ping-pong occupent des doubles planches et que des inserts jouent habilement le rôle d’ellipses. Malgré un ton parfois très professoral, l’ensemble reste particulièrement agréable à lire. Enfin, la colorisation de Hiroyuki Ooshima facilite la distinction entre le récit-cadre et le récit enchâssé, renforçant ainsi la fluidité de lecture.
Sortie du département de l’Aisne, l’utopie réalisée par Godin grâce à son familistère est aujourd’hui quelque peu oubliée. À travers ce diptyque, ce rêve retrouve une seconde jeunesse, et les auteurs nous livrent une intrigue policière sur une toile de fond aussi originale que fascinante.