Nom de la série : Saigneurs
Scénario : Lou Lubie
Dessin : Lou Lubie
Couleur : Lou Lubie
Maison d'édition : Delcourt
Avec Saigneurs, édité chez Delcourt, Lou Lubie dépasse le simple récit vampirique pour livrer une œuvre profondément politique. Sous les codes de l’urban fantasy, elle démonte les mécanismes de domination contemporains et interroge frontalement les rapports de pouvoir à travers une allégorie limpide du patriarcat.
Dans cet album, on suit un trio de colocataires humains dans une Transylvanie contemporaine où humains et vampires cohabitent officiellement sous un régime d’égalité, mais où le déséquilibre reste profondément structurel.
Maggy vient d’être licenciée : sa supérieure la juge incompatible avec « l’esprit de la boîte ». Trop indocile, trop critique, trop peu disposée à accepter l’ordre établi. Cette éviction nourrit sa colère contre un système qu’elle perçoit comme dominé par les vampires.
Anghel, lui, rêve d’une carrière d’acteur depuis un petit rôle décroché dans l’enfance. Mais en sortant d’une audition, il est agressé et mordu par un vampire dont il n’a pas vu le visage. Sa transformation progressive en goule devient pour lui comme une dépossession de son corps, de son identité, et de son avenir.
Quant à Iulia, elle travaille dans une agence de communication où elle est la seule humaine au milieu de vampires. En parallèle, elle entretient une relation amoureuse toute fraiche avec une vampire, mais refuse pour l’instant de la présenter à ses colocataires sachant qu’Anghel vient d’être mordu et que Maggy nourrit une rancœur profonde pour cette communauté. Elle avance donc sur une ligne fragile, entre sentiments et conscience politique.
L’album multiplie les figures d’allégorie : le vampirisme devient métaphore du patriarcat. La morsure évoque la violence systémique. Dans le récit, il est question de 94 000 morsures annuelles, en écho aux 94 000 viols estimés chaque année en France. Le parallèle est frontal : la morsure cesse d’être fantastique pour devenir symbole d’agression, d’emprise et de banalisation.
Certaines répliques résonnent avec des prises de parole médiatiques récentes autour de l’affaire Gérard Depardieu, les positions d’Emmanuel Macron ou encore l’intervention de Carole Bouquet dans Quotidien en 2023. Lou Lubie injecte ces échos du réel dans la fiction pour renforcer son propos sans tomber dans la citation brute.
Le point fort de Saigneurs est d’assumer son discours tout en restant narratif. Anghel incarne la sidération et la difficulté à nommer ce qu’il a subi. Maggy représente la colère militante, parfois abrasive mais nourrie d’un constat lucide. Iulia symbolise la complexité des relations affectives lorsqu’elles s’inscrivent dans un rapport de domination.
Le vampire n’est pas un simple monstre gothique : il devient structure, privilège, système. Lou Lubie évite le manichéisme simpliste et montre les fractures, les contradictions, les zones grises. Le parallèle avec les débats issus du mouvement MeToo (MeTooth) est évident, mais intégré organiquement à la dramaturgie.
Graphiquement, Lou Lubie conserve son style souple, expressif et très lisible. Son trait rond et dynamique contraste avec la dureté du propos, créant un décalage qui rend l’allégorie encore plus percutante.
Les visages sont particulièrement travaillés : regards fuyants, silences pesants, crispations. Le découpage privilégie les confrontations verbales, renforçant la tension psychologique. L’univers vampirique reste sobre, presque banal, ce qui accentue la portée symbolique : le monstre est intégré au quotidien.
Saigneurs est donc une œuvre engagée, courageuse et profondément contemporaine. Lou Lubie utilise le fantastique comme outil critique pour interroger la domination, la violence systémique et les rapports de pouvoir actuels.
Une BD qui ne cherche pas à rassurer, mais à questionner et qui prouve que le vampire, aujourd’hui, peut être un puissant révélateur politique.