Nom de la série : Thanksgiving
Scénario : Mark Russell
Dessin : Mauricet
Couleur : Mauricet
Maison d'édition : Delcourt collection contrebande
Thanksgiving, de Mark Russell au scénario et Mauricet au dessin et aux couleurs, paraît chez Delcourt dans la collection Contrebande. Ce comics américain joue avec les codes du récit horrifique et de la satire, en prenant pour décor l’une des traditions les plus emblématiques des États-Unis : le grand repas familial de Thanksgiving.
L’histoire se déroule un soir de neige, quelque part aux États-Unis. Comme chaque année, la famille se retrouve autour de la table pour célébrer Thanksgiving. Ces fêtes sont autant de repères qui permettent de compter les années et de se convaincre que rien ne change, alors qu’en réalité, les gens s’éloignent et les liens se distendent. Jo, jeune fille qui nous raconte cette soirée, se réjouit de retrouver son grand-père Tom, sa grand-mère Flo, sa mère, son frère Terry et son oncle Stan. Tom est un homme solitaire, qui passe une bonne partie de son temps devant une télévision ressassant inlassablement les mêmes informations. Cette année, les journaux annoncent aussi le retour d’un tueur en série surnommé le « Tueur aux coups de dinde », connu pour égorger ses victimes et emporter un doigt en guise de trophée. Depuis la mort du père de Jo, sa mère semble avoir perdu une partie d’elle-même. Terry, de son côté, s’enfonce dans une existence sans relief, incapable de tourner la page sur son ancienne relation. Quant à Stan, l’oncle préféré de Jo, il représente la réussite et la figure paternelle qu’elle n’a jamais vraiment eue. Présentateur d’un jeu télévisé, il est en quelque sorte le pilier de cette famille. Mais cette soirée ne sera pas tout à fait comme les autres. Lorsque Tom annonce le traditionnel moment des aveux, chacun doit révéler quelque chose que personne ne savait jusque-là. Et celui dont la confession remporte l’unanimité gagne le trophée familial. Pour Jo, c’est la meilleure tradition de Thanksgiving. Sauf que cette année, l’aveu de Stan va prendre une tournure inattendue, avec des conséquences qui risquent de bouleverser toute la famille. Un repas qui ne laissera personne indemne et pourrait bien faire voler en éclats l’image que chacun se faisait des autres.
Mark Russell construit un huis clos familial qui monte crescendo. Les révélations arrivent progressivement, les tensions s’accumulent et l’ambiance devient de plus en plus inconfortable. Sous les apparences d’un repas traditionnel se cache une famille bien moins unie qu’elle ne voudrait le croire. Le principe des aveux est particulièrement bien trouvé : il transforme un rituel censé rapprocher les gens en une véritable mécanique à faire exploser les non-dits. On assiste à un drôle de gueuleton, mais à mesure que les secrets remontent à la surface, on a surtout envie de laisser son assiette de côté ! Le récit mêle habilement humour noir, satire et horreur, avec une efficacité qui tient aussi à son format court. Tout est resserré, sans temps mort inutile, et l’ensemble prend des allures de nouvelle grinçante.
Le dessin de Mauricet s’accorde parfaitement avec le récit. Le découpage est fluide, le rythme bien maîtrisé et les personnages sont immédiatement reconnaissables. Les expressions et les attitudes traduisent efficacement le malaise qui s’installe autour de la table. Les visages, les regards et les réactions donnent du poids aux échanges et renforcent la tension sans avoir besoin d’en rajouter. Le dessin accompagne ainsi la montée dramatique avec justesse, jusqu’à faire de ce repas familial un moment franchement inquiétant.
Une très bonne surprise ! Thanksgiving est un comics court, mais rondement mené, qui fonctionne comme une nouvelle horrifique aux accents de satire sociale. Le scénario est bien ficelé, la tension monte progressivement et le dessin sert parfaitement l’atmosphère. Derrière le repas de fête et les traditions familiales, Mark Russell nous rappelle que les apparences peuvent être trompeuses et que certains secrets feraient mieux de rester enfouis. Un bon moment de lecture que je ne peux que vous conseiller.