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Coup de coeur

The Junction

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Nom de la série : The Junction
Scénario : Norm Konyu
Dessin : Norm Konyu
Couleur : Norm Konyu
Maison d'édition : Glenat


Édité chez Glénat,"The Junction" est de ces bandes dessinées qui s’installent doucement, presque à contretemps, avant de laisser une empreinte durable. Signé Norm Konyu, auteur complet au scénario comme au dessin, l’album emprunte les codes du récit fantastique et de l’enquête pour mieux parler d’absence, de mémoire et de temps suspendu. Un véritable coup de cœur scénaristique.

   Un jour, Lucas Jones réapparaît. Disparu depuis douze ans, il n’a pas vieilli d’un jour, et physiquement,il paraît toujours avoir onze ans, ce qui trouble tout le monde. Son père, parti avec lui, n’est jamais revenu. Lucas parle peu, semble ailleurs, comme s’il était encore coincé entre deux réalités.
Autour de lui, une enquête se met en place. Un inspecteur cherche à comprendre l’impossible, tandis qu’une psychologue tente d’atteindre l’enfant, de percer le silence qui l’entoure. Les seuls éléments exploitables proviennent de quelques photographies, de fragments de souvenirs… et surtout d’un journal intime. Un journal étrange, qui évoque un lieu appelé Kirby Junction.
Lucas y décrit un endroit hors du monde, traversé de routes sans destination, où les nuits sont hantées par des cauchemars récurrents. Des rêves obsédants, toujours semblables, qui semblent prolonger l’expérience vécue là-bas. Il parle aussi de maisons qui apparaissent du jour au lendemain, sans que personne ne se souvienne les avoir vues la veille, comme si le décor lui-même se recomposait en permanence.
Dans ce lieu, il est question d’un voisin arrivé de nulle part, chez qui les étagères sont remplies de livres entièrement vierges, attendant peut-être d’être écrits. Des gens errent, patientent, espèrent un train qui ne vient jamais. Peu à peu, la frontière entre le réel et l’imaginaire se fissure, et l’on comprend que Kirby Junction n’est pas seulement un lieu, mais un état, un espace mental où le temps refuse d’avancer.
Plus l’enquête progresse, plus une question s’impose : Lucas est-il revenu de cet endroit… ou en est-il encore prisonnier, malgré son retour ?
   Le scénario est sans doute la plus grande force de l’album. Norm Konyu construit son récit avec une remarquable retenue, laissant les zones d’ombre faire leur travail. Rien n’est expliqué frontalement. Tout passe par les sensations, les répétitions, les détails étranges qui s’accumulent et finissent par créer un malaise diffus.
The Junction parle avant tout de l’enfance, de ce moment suspendu où le monde semble à la fois infini et terriblement clos. Il évoque la disparition, non comme un événement spectaculaire, mais comme une fracture intime, silencieuse. Le récit avance lentement, mais chaque page ajoute une couche supplémentaire de trouble, renforçant l’impression que quelque chose ne tourne pas rond.
   Visuellement, l’album adopte un style qui ne m’est pas familier, ni spontanément attirant. Un trait simple, presque naïf, des visages épurés, parfois figés. Et pourtant, ce choix s’impose peu à peu comme une évidence.
Ce dessin sert parfaitement l’étrangeté du récit. Les personnages semblent déjà un peu absents, comme s’ils appartenaient à un monde légèrement décalé. Les décors, souvent minimalistes, renforcent cette impression de vide et d’instabilité. Les couleurs, douces et parfois fanées, donnent au récit une tonalité mélancolique, presque rêveuse.
Ce qui aurait pu être un frein devient finalement une force : Le graphisme accompagne l’histoire sans jamais la parasiter, et finit par nous absorber entièrement.
  The Junction est une bande dessinée singulière, délicate et profondément troublante. Un coup de cœur scénaristique, sans hésitation, qui prouve qu’un récit bien écrit peut emporter le lecteur au-delà de ses goûts graphiques habituels. Un album qui parle de lieux dont on ne revient jamais tout à fait, et d’enfances suspendues entre deux mondes. Une lecture qui reste longtemps en tête, comme un rêve dont on ne parvient pas à se réveiller complètement. Une BD à lire absolument.

A propos du chroniqueur

Nom d'utilisateur : bibione

Nombre de chroniques publiées : 82